1997 : criminologie du rôliste

Auteur : Jean-Hugues Matelly (né en 1965) – Gendarme, écrivain.
Éditeur : Les Presses du Midi (Toulon).
Titre : Jeu de rôle. Sous-titre : Crimes ? – Suicides ? – Sectes ?
Mention avant le titre : …Istres, Toulon, Carpentras…
Dépôt légal : 1997.
Pages : 181 p.
Chapitres : 1. Le jeu de rôle diabolisé parce que méconnu ? (p. 13-50) – 2. Le jeu de rôle : concept inédit (51-96) – 3. Le jeu de rôle est-il dangereux ? (97-146) – 4. Évaluation des jeux de rôle (147-168) suivi d’une conclusion et d’une bibliographie.

Dossier Définir le JdR article n°1 : 1986 : l’ouvrage pionnier (Gildas Sagot)

Il aura fallu attendre onze ans avant qu’un nouvel ouvrage sur le jeu de rôle voit le jour. Le Lieutenant Jean-Hugues Matelly (Gendarmerie Nationale) analyse la pratique des jeux de rôle d’un point de vue critique, suivant une méthodologie scientifique, voire épistémologique. À une époque où la France est secouée par une série de faits divers sordides ayant impliqué « des rôlistes » (avérés ou non), le secteur des jeux de rôle a grand besoin d’un soutien médiatique bienveillant. Car la presse à sensation tire à boulets rouges, de grands journaux comme le Figaro ainsi que la télévision incriminent à tort l’activité ludique, l’accusant de nuire psychologiquement aux jeunes, les poussant à commettre des actes délictueux, voire à se suicider ! En 1994, un épisode catastrophique de Bas les Masques (présenté sur FR3 par Mireille Dumas) porte un coup critique au jeu de rôle. Les intervenants l’y accusent d’avoir insidieusement mené un adolescent à mettre fin à ses jours, témoignages des parents à l’appui. Pour couronner le tout, un professionnel de la santé mentale ponctue ce faux débat d’un discours fumeux visant à discréditer cette pratique ludique.

« Les systèmes de référence ont éclaté, la religion, la famille, les normes sociales traditionnelles ont éclaté et il y a très peu de refuges dans le réel. Le réel, aujourd’hui, est très peu rassurant, donc, les refuges qu’on va avoir vont être dans l’imaginaire. On propose donc un imaginaire extrêmement pauvre mais extrêmement gratifiant. On vous propose de vivre des personnages qui sont des surhommes, des sur-individus, et on vous propose de vous rassurer à travers eux. Or, malheureusement, ils ne correspondent pas du tout à la norme nécessaire au quotidien. Donc, on est complètement déphasé par rapport au réel. »

Tout cela déclaré à l’audience avec le plus grand sérieux et un calme olympien. Dans l’extrait choisi, on ne manquera pas de relever de fausses informations et des raisonnements dignes d’un psychologue de comptoir. Les jeux de rôle de cette époque n’ont pas tous la vocation de faire jouer des surhommes, s’ils l’ont peut-être été au tout début de leur histoire, dans les années 70, les contre-exemples comme L’Appel de Cthulhu (1981) n’ont pas tardé à arriver. De plus, il faut être sacrément culoté ou ignorant pour oser dire que les univers proposés sont pauvres, The Empire of the Petal Throne (1987) et son monde de Tékumel suffiraient à démontrer l’inverse ; bien qu’ils ne fussent guère connus du public francophone à cette époque. Ensuite, aucun jeu de rôle n’a pour argument marketing de vouloir rassurer les joueurs, il s’agit de les distraire, de leur offrir un moment d’évasion (j’insiste sur un moment). Enfin, qu’est-ce que « la norme nécessaire » ? Le réel d’il y a vingt, quarante ou soixante ans était-il tellement plus rassurant ? Dans cette conclusion, construite pour semer le doute dans les esprits peu critiques, rien ne tient.

Ce sont des idées (pré)conçues comme celles-ci que J.-H. Matelly déconstruit le long de cet essai à coup d’arguments logiques. Il remet l’église au milieu du village et souligne à contrepied les vertus constructives du jeu de rôle.

* * *

Mais revenons-en à l’ouvrage et à notre fil conducteur : peut-on définir le jeu de rôle ? Nous avons vu précédemment que Gildas Sagot ne s’y était pas risqué, déclarant l’exercice trop difficile. Nous avions supposé qu’il avait peut-être du mal à « réduire » une passion à une simple définition. De son côté, Matelly ne fera guère mieux : « Le jeu de rôle est une activité assez malaisée à définir, associant des règles de simulation parfois élaborées, avec un principe interactif et presque théâtral (p. 26). » Aussi, comme son prédécesseur, ressent-il le besoin de comparer le jeu de rôle avec une activité apparentée, faute de mots pour le définir. Il indique malgré tout : « Défini en termes classiques et schématiquement, il s’agit d’un jeu de société réunissant entre deux et huit joueurs de douze ans et plus pour des parties de quatre heures et au-delà (p. 51) ». Et l’auteur d’ajouter que le jeu de rôle se définit d’abord par ses mécanismes – son originalité – puis par ses différents thèmes (je dirais genres). Convaincu, il affirme que « le jeu de rôle est en tout état de cause difficile à définir au premier abord (p. 54) ».

Les originalités épinglées comme constitutives d’une définition du jeu de rôle sont les suivantes :

  • Le joueur incarne un personnage dont il ne connaît pas l’histoire à l’avance.
  • Cette histoire est en fait le fruit d’une interaction entre le jeu et les joueurs, dont la participation est active (par opposition à la passivité du spectateur) et se traduit notamment par le dialogue et l’usage des règles.
  • Le but des joueurs est le dénouement heureux de l’histoire, il n’en ressort aucune compétition entre eux.
  • Sommes toutes, le jeu de rôle s’illustre surtout par deux aspects : d’une part la théâtralité, à l’image du théâtre et du cinéma, en ce qui concerne notamment la notion de personnage, l’ambiance immersive et son décorum, d’autre part le simulationnisme, désigné comme une notion d’échec, de réalisme intrinsèque.

L’auteur entend démontrer avec « objectivité (p. 13) » que, fort de ces qualités, le jeu de rôle se présente comme un « outil de communication, de culture, de socialisation, comme peuvent l’être le livre, le théâtre, le cinéma (p. 11) ». Il est clair que l’ouvrage a pour ambition non pas de présenter le jeu de rôle, mais de présenter surtout son intérêt, afin de le réhabiliter aux yeux du public et des médias, compte-tenu du contexte historique évoqué.

Mais n’est-ce pas d’autant plus ardu d’y arriver sans avoir défini son sujet d’étude au préalable ? Ne serait-ce que par esprit scientifique, ou, pour le moins, par pure logique. En effet, je me demande s’il n’est pas plus malaisé de défendre un domaine indéfini, ou mal défini, que d’essayer de définir ce dernier. Dont la définition, au final, se construit bien malgré elle de la première à la dernière page du livre. Paradoxalement, l’auteur manipule les clefs de cette définition, tout en se figurant qu’elle est une porte magiquement scellée. Il en cite d’ailleurs deux : celle de G. Sagot, mais aussi celle popularisée par un dépliant célèbre du magazine Casus Belli. Cette dernière mentionne au moins un élément essentiel (avant de partir rapidement en sucette) : « le jeu de rôle est un jeu de société (p. 51, 53) » . Cela paraît évident, ou pas, mais il me semble que cette information devrait être l’une des premières à spécifier dans le cadre d’une définition sérieuse du jeu de rôle. Ce qui nous amène à parler de la classification des jeux. Matelly y accorde une dizaine de pages (72-83).

Matelly aborde quatre domaines où une classification des jeux a pu être établie : la philosophie, l’étude des civilisations, la culture et l’éducation. Il ressort que le jeu de rôle serait globalement inclassable… Plutôt que de se laisser emboîter dans une logique de classement arborescent, ou à tiroirs, le jeu de rôle semble pouvoir se ranger à presque tous les niveaux d’un quelconque classement, tant il revêt d’aspects ludiques différents : la simulation du réel, l’usage de règles et du hasard, la compétition en même temps que la coopération… L’absence de jouet (du moins sous sa forme matérielle) semble le distinguer des autres jeux. Tandis que certains de ses aspects seraient innovants, absents des autres jeux : comme la perspective d’une vocation culturelle ; citons Avant Charlemagne (Descartes, 1986) pour s’en convaincre. Il pourrait même remplir une fonction éducative pour les adultes. De quoi faire s’arracher les cheveux des classificateurs les plus chevronnés. Le jeu de rôle serait-il à ce point proche de la vie courante que sa définition, son approche philosophique, culturelle, éducative nous échapperait de prime abord ? Et si la solution était simplement de prendre de la hauteur ?

Après examen des définitions balbutiantes de G. Sagot et de J.-H. Matelly, et de leurs appréhensions respectives quant à cet exercice, il m’apparaît que ces auteurs confondent définition et description au moment de présenter leur sujet d’étude au lecteur. De surcroît, puisqu’ils parlent en passionnés, il n’est pas à exclure que leur amour du jeu de rôle les ait empêcher d’avoir le recul nécessaire à son étude réellement objective.

Les mots-clefs de J.-H. Matelly : Dialogue – Groupe – Système – Simulation – Mécanismes – Metteur en scène – Thème – Catharsis.

Bibliographie : MATELLY, Jean-Hugues. Jeu de rôle : crimes ? suicides ? sectes ? Toulon : les Presses du Midi, 1997, 181 p.

Webgraphie : Bas les Masques : Attention jeux dangereux (1/2) et (2/2) mis en ligne le 26/12/2017 sur la chaîne de Pierre Rosenthal.

1986 : l’ouvrage pionnier

Auteur : Gildas SAGOT (1958-2018) – Journaliste, écrivain.
Éditeur : Gallimard (Paris).
Titre : Jeux de rôle. Sous-titre : Tout savoir sur les jeux de rôle et les livres dont vous êtes le héros.
Dépôt légal : 1986. / Copyright : 1986. / Achever d’imprimer : 1986.
Pages : 161 p.
Chapitres : 1. Les jeux (11-100) – 2. Les mondes (103-142) – 3. Annexes (145-161) dont liste des clubs, liste des magazines, bibliographie.


JEUX DE RÔLE, de Gildas Sagot, est la première monographie francophone étudiant le phénomène des jeux de rôle sur table. Parue en 1986, en plein âge d’or des Livres dont vous êtes le héros (alors publiés dans la célèbre collection Folio Junior de Gallimard, aujourd’hui Gallimard jeunesse) elle semble aussi la première – et unique à ce jour – à traiter spécifiquement des livres-jeux en français. Lui même passionné de jeux, notamment Diplomacy (dont l’aspect roleplay avait largement contribué à la naissance jeu de rôle), GS était déjà l’auteur d’articles sur le sujet dans la célèbre revue spécialisée Jeux & Stratégie. Ce qui lui valut d’être abordé par Gallimard pour l’écriture de cet ouvrage, à une époque où cette activité était en pleine essor sur le marché francophone. En outre, il fut aussi l’auteur des séries Métamorphose et Défis & Sortilèges dans la collection Un livre dont vous êtes le héros.

À la demande de Gallimard, donc, GS fait le point sur cette activité ludique d’un genre nouveau d’une part en la présentant par ses différents aspects (origines, principes, inspirations, enjeux, matériel, mécanique, pratique, détracteurs…) à l’adresse du grand public, mais aussi des praticiens désireux d’en apprendre plus sur les origines de leur loisir. Néanmoins, la partie descriptive consacrée au jeu de rôle ne compte que 50 pages sur l’ensemble (p. 11-62) et si l’on ajoute les annexes, on peut dire que ce sujet en occupe un bon tiers.

En vérité, l’auteur aborde aussi plusieurs sujets connexes qui sont les livres-jeux (p. 63-77), les jeux sur micro-ordinateurs (p. 79-99) et les mondes imaginaires (p. 103 à 142). Dans cette dernière partie, GS évoque d’abord le Seigneur des Anneaux, puis les genres : la science-fiction « mythologique », le space opera et l’heroic fantasy. Ce qui donne un aperçu éloquent des catégories de jdr qui dominaient le marché à l’époque. Enfin, pour chaque genre, l’auteur a listé une série de jdr qui s’en réclament.

Globalement, l’ouvrage se présente sous une forme assez scolaire. On reprend les bases des différents sujets, puis on entre un peu dans le détail, mais pas trop. Les différentes parties se suivent religieusement, l’information est segmentée, les titres et sous-titres sont même soulignés. Par ailleurs, si le lecteur des années 80 aura pu y trouver son compte, il est possible que le rôliste moderne en apprenne bien moins. En effet, depuis lors d’autres monographies sont évidemment venues enrichir le domaine, et la magie d’Internet a favorisé la diffusion d’informations inédites et l’accès à certaines sources (ne serait-ce que par la présence sur la toile des inventeurs du genre eux-mêmes tels que Gygax). En outre, les données relatives aux clubs et aux magazines sont devenues totalement obsolètes, de même que les jdr choisis en guise d’exemples auraient besoin d’un rafraîchissement. Tout au plus, cela servirait aujourd’hui d’aperçu du tissu associatif et éditorial ludique de l’époque.

Pour autant, l’ouvrage est-il bon à jeter ? Certes non. Ne serait-ce que par la présence d’un chapitre sur les livres-jeux qui fait encore autorité en la matière, même si les sources tendent à se diversifier grâce à plusieurs e-zines et autres revues modernes tels que Alko Venturus, Le Marteau et l’Enclume et, bientôt, Architheutis. De fait, l’ouvrage témoigne d’une façon de définir le jdr propre à son époque, ce qui suffit à en faire un document intéressant.

Dans les grandes lignes, GS part du postulat qu’il est « difficile d’obtenir une définition claire et concise de cette forme de jeu qu’est le jeu de rôle (p. 16) » parce qu’il « ne ressemble à aucun autre jeu » et même « bouleverse les schémas traditionnels de fonctionnement d’un jeu ». En guise d’exemple, il évoque une dualité entre joueur et meneur de jeu, qui suivent de surcroît un objectif à la fois individuel et collectif. Bizarreries selon lui aux yeux du commun des mortels de son époque. Mais seraient-elles devenues banalités aujourd’hui ? Il me semble que l’auteur, embarrassé devant la relative complexité des éléments à traiter et sans doute emporté par la passion, ne voulait surtout pas « réduire » celle-ci à une simple définition. C’est qu’on n’enferme que très difficilement le rôliste dans une case !

Aussi pour le décrire se sent-il obligé de comparer avec le théâtre, comme si la dimension ludique du jdr ne pouvait pas inclure son aspect théâtral et qu’il fallait nécessairement le comparer à autre chose pour lui faire prendre forme dans l’imaginaire du néophyte. Paradoxalement, GS donne des pistes de définition sensées : c’est « un jeu de dialogue (p. 17) » et « le résultat d’une interaction constante entre le libre arbitre des joueurs, le hasard et la règle du jeu (p. 22) ». Cela dit, l’auteur présente plutôt bien son sujet, en tenant compte d’aspects techniques méconnus. Il reconnaît par exemple le MJ comme « un vrai animateur (p. 24) », capable de gérer un groupe d’individus.

En guise de conclusions, cet ouvrage pionnier peut encore constituer une base théorique sérieuse si l’on n’a rien d’autre sous la main, mais il permet surtout aujourd’hui de recontextualiser le jdr tel qu’on le concevait dans les années 80, notamment du point de vue de ses détracteurs. Mais si l’on souhaite connaître ce sujet sur le bout des doigts, les informations nécessitent une mise à jour sur bien des points. On appréciera la plume synthétique, allant droit à l’essentiel tout en tenant compte des détails. On notera aussi sa volonté de dédiaboliser le jdr en référence aux « levées de boucliers (p. 61) » du BADD (Bothered against Dungeons & Dragons), association américaine se disant « inquiétée par Donjons & Dragons ». Car il le fait posément, sans se lamenter ni tirer en longueur.

Lors du prochain Laboratoire de Ludologie, nous verrons comment cette tentative de définition va prendre forme au fil des années, et si le jeu de rôle est ou pas définissable > Dossier Définir le JdR article n°2 : 1997 : criminologie du jeu de rôle (Jean-Hugues Matelly).

Les mots-clefs de Gildas Sagot : Alchimie – Aventure – Fabulation – Langage – Dialogue – Table – Groupe – Division – Interaction – Règle – Hasard.

Bibliographie : SAGOT, Gildas. Jeux de rôle : tout savoir sur les jeux de rôle et les livres dont vous êtes le héros. Paris : Gallimard, 1986, 161 p.

Webgraphie : La Bibliothèque des Aventuriers.

Zombizounyou

Ci-gît l’histoire d’un zombie minuscule, d’une taille à se planquer dans les trous de nez : triste, il traînait un œil énorme derrière lui, son boulet à lui, son sacerdoce mou, morne et globuleux… suffisamment moelleux pour se glisser au cœur d’une narine et s’y loger de bon cœur, le cul bordé de margarine, collé au collet qui le piégeait au pied du tout petit zombie, traînant la patte comme la ratte qui le flairait alors depuis l’orée de son orifice. La rongeuse en gratta les parois de son poil dru, remuant la truffe et la moustache en espérant bien le fumer tout cru. Tout ça sans que nous l’en crussions capable ! Totalement incrustée dans ce nez jusqu’à l’oreille, elle y largua bien malgré elle une colonie marchande d’acariens ambulants, lesquels aussitôt provoquèrent l’éternuement ! L’œil surgit tel un boulet gluant et englua la convoyeuse, séchée pour le coup, si j’ose dire. Suite à quoi, délivré de son fardeau, le tout petit zombie finit prisonnier des colons, non moins microscopiques. Il fut leur esclave géant durant de nombreux jours qui devenaient des années, des éons. Ensemble, ils fondèrent des galaxies nasales.

Un conseil, les amis : gardez vos orifices à l’œil, car ils sont le théâtre de rejets innommables. Et s’ils succombent à s’expulser, comme nos colons dans le trous du nez, dites-vous qu’ils jouent à se combler l’un à l’autre. Comme quoi, un trou peut un cacher tant d’autres.

Raclure d’oracle !

Oracle, aura-t-on l’honneur de vous abreuver ? De vous alourdir de questions sans réponses ? Et que répondrez-vous ? Je vous entends déjà nous dire : « la réponse est dans la question ». Mais ne sera-ce pas trop attendu ?

Oracle, oserez-vous nous rétorquer des vous, des nous, des ribambelles d’intonations qui veulent dire non ? Des sans façon de mille façons ?

Oracle, raclerez-vous les dalles du temple d’Apollon quand nos questions, sacrifiées, s’y videront de leur sens ? Aurez-vous pitié de notre Pythie, dépitée, ravalant son python quand nos réponses, piteusement, lui passeront sous le menton ?

Oracle, ravalerez-vous votre fierté quand pour rien nos salives seront usées ? Au lieu de vous moquer, ne pourrez-vous nous écourter, ne serait-ce que de l’écho de nos sollicitudes ?

Oracle ! Acclamerez-vous le peuple quand celui-ci se sera prosterné, prostitué, prosopopée !? Quand il marchera sur les genoux, sans queue ni tête, l’âme eunuque, malsain d’esprit, sans père ni fils ni soubrette à soumettre sous l’Adam ?

À quoi bon vivre si la chair n’est plus qu’idée, plus guidée ?

Oracle, vous rappellerez-nous que le temps n’est guère à la guerre, que le temps nous manque, mais qu’Apollon nous veut beaux, nous veut nus ? Me serai-je à ce point mis à nu que j’en perdrai le corps et encore la raison, ma foi ?

Oracle, me voyez-vous comme je vous crois ?

À quels espoirs le néant sourit-il ?

L’espoir est le fantôme de l’envie, tandis que sa douleur est esclave de l’ennui. J’aurais mieux fait d’être mort. Mais je cultive, comme tout un chacun, j’imagine, le goût pour la médiocrité de l’existence. Enfin, la douleur est la somme d’une vie : une analepse interminable. Tel un néant qui nous sourit. (Sommes-nous l’espoir ?) Ma solitude se meurt, parmi tant d’autres, au milieu de mille sollicitudes. Elle rend son dernier souffle que l’ennui lui a prêté. À quels espoirs peut-on se fier quand les mots soupirent pour en parler ? Et l’écrire n’est-il pas qu’illusion ? Un rêve qui n’arrive jamais ? Un miroir qui ne reflète que lui-même ? Qu’importe, tant que le doute l’emporte… Fais-moi rêver, fais-moi être, fais-moi douter. Façonne l’espoir. Façon de parler.

Sourire sans façon

Après la chance, c’est le néant qui me sourit. Vilenie. Comme une panthère née en captivité. Adoucie. Comme un masque de carnaval un jour d’épiphanie. Tromperie. Me regardant sombrer dans la vase de mes pensées. Avachies. Soudain ! ce fut une avalanche de silences, qui survint sans crier gare. Comme une pluie de flèches à pointes de silex, ruines assassines d’un autre temps, qui auraient transpercé les âges. Et l’espoir d’un autre soir. L’espoir d’un autre. L’espoir… L’avenir est un point de fuite absolu. Vers où convergent les traits de ma douleur. Les traits de ma douleurs perdue. Anéantie. Épilogue de toutes mes passions. Elles aussi, fuyantes, inaccessibles, comme une anguille sauvage. Après la nuit, c’est le néant qui me sourit.

Sourire à la dérive

Voici venir les mots qui hachent, sans crier gare.
Lexique fatal, tu me condamnes à trop de morts
Et tu me laisses l’esprit errant au bord du souffle.
Je me reprends, tu me cravaches à coup d’remords.
Et j’adore ça ! Dis-moi pourquoi j’aime tant m’ouvrir…
Jusqu’à frôler l’hémorragie spirituelle.
Cracheuse de mots, mes vers se fâchent, ils fusent vers toi !
À l’abordage ! Phrase contre phrase, bouche contre bouche.
Vois ton empire, Muse des césures, il se dévoile
Quand mon sourire, lui, se détache, m’arrache le cœur,
Le catapulte, sanguinolent, vampirisé !
Vois ton empire, Muse des césures, en ligne de mire.

Fumée de sourire

Il s’est pendu dans ses pensées, le vieil oreillard souffreteux, à une branche d’homme fendu. Quand elle craque, c’est qu’il rêve ou qu’il crève. À croire qu’on l’achève. Ce sont les dieux qui le traquent. Alors il s’est caché, loin dans sa tête, à l’abri de l’Écho des Cauchemars ou de l’Insolente Brièveté. La neige l’a encerclé, rehaussant la noirceur de son âme, tandis que les ténèbres de la forêt masquent son poil grisonnant. (Il pleuvait encore du sel lorsque la stase de l’hiver l’avait ensorcelé.) À leur goût, les dieux l’ont assaisonné. Le panthéon attend sa chute, imminente, et se délecte des craquements de l’homme fendu. Le vieil oreillard se cramponne à ses rêves, alors même que le Tourbillon Suceur de Sang le harcèle. L’impatience des dieux souffle sur la forêt, faisant trembler le silence.

Mais au cœur du tumulte, une lanterne verte fraye un passage tortueux, à l’écart des sentiers battus. On entend son cœur battre, son ramdam chasse les dieux cruels et les esprits pluvieux. Alors l’oreillard, plus si vieux que ça, ouvre un œil, puis deux. La colère s’était tue et la neige aussi. Seul surgissait un battement d’ailes souverain, escorté par les rires malins d’une tripotée de vespertilions. Il n’en revenait pas, ou alors d’entre les morts ! Devant lui se dressait la Reine de la Nuit : Barbara Stella*, qui planait telle une hypnose sauvage. Frigorifié, il voulait lui déclarer sa flamme et l’inviter à se blottir contre lui pour la saison. Mais elle était pressée et repartirait le lendemain.

« Tu me dois une fière chandelle d’avoir chassé tes démons. Heureusement, j’ai un faible pour les hommes tourmentés, dit-elle en rejoignant son antre ». Le reste de la nuit, la Reine et sa suite rieuse le passèrent bien au chaud, sous la carcasse à la fois glauque et rassurante de l’homme fendu, laissant la bête noire sur sa branche sourire aux anges… Hélas, s’il avait su qu’elle préférait les hommes fendus aux oreillards souffreteux, l’animal se serait laissé consumer par ses démons, de sorte qu’au moins la reine de ses pensées se réchauffe au foyer de ses cendres fumantes.

*Référence aux barbastelles, variété de vespertilion.

Sourire sorcier

Loin des yeux, loin du cœur, un Sorcier sourcilleux hantait les caves d’un château fortifié. La Reine lui avait fait aménager les geôles, toutes grilles ouvertes, en guise de laboratoire.

Comme il y travaillait jour et nuit, et prestait même des rêves supplémentaires, il avait ici-bas droit de cité.

L’endroit était froid, le sol enneigé marqué de ses cents pas. Heureusement, il connaissait les formules qui redonnent chaleur, vigueur et réconfort.

Les murs étaient couverts d’étagères, les étagères de ses livres, et ces livres de poussière. À l’exception du plus épais : le Grimoire des Grimaces, aux pages frappées d’une encre grise…

Continuer à lire … « Sourire sorcier »

Sourire ailé

On peut dire qu’il nous nargue. Il nous regarde de haut, de haut en bas.

Depuis l’envers du décor, la nuit.

Tandis qu’inaccessible il nous joue son numéro de chauve-souris, on voudrait le chasser comme un papillon qui fuit.

Mais c’est un tourbillon suceur de sang !

Je crois qu’il part en vrille davantage qu’il ne sourit. Vous l’entendez, ce rire en spirale ? Alors, que croyez-vous capturer, si ce n’est la frénésie d’un envol compliqué ?