Café blasé

Cette fois, mon café glacé a la saveur d’une autruche. Très en colère. Il ne manque plus que les plumes pour qu’il lui pousse des ailes. L’eau et l’air, tout et son contraire… Pourquoi l’ai-je bu ? L’ai-je voulu ? Il m’a plu. Vous le savez, je l’ai bu, alors, qu’attendez-vous de savoir de plus ? Vous aimeriez que je vous raconte, ce nectar aigu, cette coquille tiède qui, percée à jour, vous déverse son œuf marron glacé, cette cassonade qui se fait désirer. Vous auriez voulu que je vous dise, qu’il vous séduise, que vous flûtes enchantées de le savoir ! Mais vous l’eussiez bu à ma place. Cela ne s’eût pu. Jamais ! Allez tous vous faire boire ! Moi je préfère vous noyer dans la noirceur, vous étouffer avec des plumes d’autruche très énervée, tout en vous évitant le ridicule du redondant. Permettez-moi d’étendre votre palais aux succursales de mes goûts contrastés, sans avoir à trop en dire. Il suffira de délier vos langues, sans en baver. Ce qui ne sera pas donné, je le concède. Et reprendre sera voler.

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Ainsi, je mourrai

La bière coule en moi comme un volcan. L’amer dévale le dédale de mes pensées, saturées, je voudrais m’y noyer, mais le feu aura raison de moi avant que je ne cesse de respirer. Je veux mourir étouffé, privé de câlins, mais saoul. Dévoré, consumé, mais entier. Je veux n’être qu’un cadavre, un pied de nez à la réalité, qui dit merde à tout sauf au bon sens. Même au bon goût. Je veux me fumer, me rôtir à la broche, au moins j’aurai une bonne raison de tourner en rond. Je veux me dépecer, m’arracher la plume et tacher vos vies avec mon sang. Ainsi, je saurai que mes mots vous auront touchés.

La chute originelle

La pluie était tombée, tellement fort que le Ciel avait rejoint la Terre. Les titans soupirèrent longuement, plongés à nouveau dans le Chaos originel. Au moins, la pluie avait cessé. Stagnante, elle devint l’Océan. Alors le Ciel et le Terre conçurent à nouveau le monde… mais, cette fois, sans nuages.

La tombe de sel

Elle venait de prier les dieux de la satiété, pour encore souffrir, encore avoir faim. C’était sa raison de vivre, ressentir ce manque : un trou béant fait de honte et de désirs inavouables. Ils l’exaucèrent. Elle eut faim comme jamais : victime d’un appétit maléfique, elle voulut engouffrer toutes sortes de choses dont elle ignorait jusqu’à l’existence. Mais sa faim la creusait, comme une tombe. C’était ce qu’elle voulait : mourir dans l’envie, au plus proche de son être. Et lorsque, enfin, elle eut tout dévoré de son monde intérieur, elle se mangea elle-même avec un peu de sel. Et tous la regardèrent se décharner sans lever le petit doigt, de peur qu’elle ne le mange aussi. Quand il ne resta plus que le crâne qui mastiquait ses propres dents, des curieux se dispersèrent tandis que d’autres se mirent à prier, adressant à ce nouveau dieu leur désir de satiété.

De pluies et de chair

Si j’étais un dinosaure, je serais leur dieu, fait de pluies et de chair sans une once d’esprit, tout au plus empli de pulsions insoumises. Plus longs qu’une vie, mon cou serait ma colère et ma queue ma convoitise, ils me verraient tel que je suis : seul et symbolique, et mes pattes porteraient leurs espoirs pathétiques. Tonne après tonne, je broierais leurs prières si elles s’échappaient, si elles chutaient de mon dos voûté en guise de ciel orageux, jusqu’à ce qu’à cause d’eux je patauge dans la boue de nos souffrances conjointes. Ils me laisseraient m’y empêtrer, car c’est dans la nature des choses. Jusqu’à ce que l’orage passe. Jusqu’à ce que ma colère s’affaisse, jusqu’à ce que je ne désire plus rien d’autre que reposer là, oublié de tous, léguant le fossile de ma rancœur à l’Histoire.

J.C. – 15 janvier 2016

Rêve ou réveil ?

Où sont-ils, tous mes rêves ? En ai-je jamais eu ? Avais-je le droit d’en avoir ? L’ai-je davantage aujourd’hui ? Je crains hélas qu’il me faille attendre que la nuit me terrasse, pour ne serait-ce qu’en avoir l’impression… Et être marqué à vie par les plus oppressants, tandis que les plus beaux se diluent dans la toux du matin. Où sont-ils tous mes rêves, que j’ai tenus dans le creux d’une main, et qui ont coulé comme la pluie ? Ils retournent à la nuit et sont aussi insaisissables que des larmes emportées par le vent.

J.C. 19 juillet 2015

Le Cyclope

Un cyclone tord mon cœur avec son œil malveillant. Trop d’idées, trop de pensées dont les lettres s’entremêlent et me laissent sans voix. Il hurle. Aussitôt qu’il s’amplifie, c’est comme si tourbillonnaient des milliers d’yeux à moitié bouche. Hères fantastiques, ces bêtes sourdes m’oppressent, me lamentent, m’attendent au tournant. Elles m’encerclent vicieuses.

Mon seul refuge est le sommeil, quand les vents me laissent m’endormir. Et s’ils ne me ravissent pas brusquement au cœur de la nuit, j’espère, dès le lendemain, recouvrer mon esprit clair de lune. Cependant, les réveils sont troubles, acides et vaporeux. Le soleil se cache mais illumine les nuages, et il se met chaque jour à pleuvoir des lueurs d’amour.

Qu’il tonne, vente ou pleuve, les étoiles continuent de me guider, comme une chevelure blonde pointant l’horizon. Et lorsque enfin j’aperçois l’astre du jour flamboyer, c’est comme si j’assistais (émerveillé) à la renaissance du phénix : toujours plus beau, plus fier, plus fort… à tel point que mon ombre elle-même n’est plus que lumière en sa présence.

Chaque matin, je redécouvre que l’amour me fait vivre, et pour goûter à une telle sensation, je laisserai les pires cauchemars hanter mes nuits, pour peu que chaque matin tes caresses me retiennent.

Le Masque-buse

Je dois vous avouer quelque chose : je suis le Masque-buse.

Non pas tant l’objet qui suggère un visage, mais le personnage qu’il me fait incarner : taquin, joueur, franc-tireur… trop peut-être. Mes répliques trompent mes camarades sur la scène et les assassinent. Ils ne se relèvent jamais. L’Archer me dévisage avant de s’effondrer, j’entends encore ses flèches dans mes yeux, l’Arbalétrier se mange le pied à l’étrier et l’Arquebusier hurle au plagiat. De quoi ? De moi ! Je me plagie moi-même et aucun acteur ne m’en empêche, les spectateurs… n’en parlons pas ! D’ailleurs, je suis pour eux invisibles, même s’ils s’alarment en ma présence ou me détestent. Leurs émotions nourrissent ma vanité, je vampirise leur passion.

Un chevalier est venu l’autre soir me défier à l’épée, tout caparaçonné ; la légende courait que je n’étais déloyal qu’avec les tireurs. À peine a-t-il croisé mon regard amusé qu’il en a chuté de son cheval, tout tranché. Avant de mourir, il s’est dit abusé. Je ne jurerais pas qu’il l’a entendu, mais, je vous l’assure comme je lui ai avoué : je suis le Masque-buse !

Pris de terreur, les spectateurs s’offusquent de ma prestation lorsqu’il ne reste plus personne de vaillant dans la pièce, et que mon monologue tombe à la manière de lourds rideaux poussiéreux et oppressants. Ils suffoquent alors aussitôt, comme vous maintenant, quand ils réalisent enfin, aux portes de la mort, que je suis sans visage.

Séquence 3

Raymond travaillait à la morgue, mais pas ce soir. Ce soir, il attendait son fils pour une partie d’échecs sachant qu’il partirait perdant. Il était moins imaginatif, moins audacieux que son fils. Ce fils qui ne venait pas. 

Il se rappelait leurs instants partagés, trop éloignés. Ses jeux préférés qu’il connaissait par cœur. Mais maintenant, il avait perdu le fil. Qui était-il ? Et l’heure tournait et se retournait dans tous les sens. Il ne venait toujours pas. Alors Raymond noyait son attente dans le rhum. Il avait froid. Au cœur.

Petit à petit, l’alcool faisait son effet, lui volait ses idées. Ses épines du pied. Il oubliait qu’il avait un fils qu’il attendait. Il oubliait jusqu’à son rôle de père, sa geôle de fer. La nuit n’était dès lors plus qu’une bouteille. Et lui l’ouvrait comme il aurait pu s’ouvrir les veines, s’y abreuvant jusqu’à ce que son sang se change en eau-de-vie. 

Il s’oubliait, s’emmitouflait, se vomissait.

Par moment, il croyait entendre son fils, mais il parlait tout seul. Plus que l’attente il redoutait la nuit, porte de mille et un fantômes qu’il devrait affronter seul. De cauchemar en cauchemar, il hurlait dans le noir en cherchant son reflet. Mais il ne trouvait que son fils, le regard assassin, qui psalmodiait son nom…

Nouvelles inspirations

Il se laissait regarder, amer et troublé, froid. Sa danse ambrée le séduisait. Captivé par un seul tintement, un moindre éclatement, l’homme seul hésitait. Laissant le temps décomposer ses sens un par un comme s’il lui filait une énigme entre les doigts. Froids. Il était comme le plomb qu’on change en or, de plus en plus clair, brillant, le long d’un processus engourdissant. Tandis que l’arôme fumé toujours plus furtif le pressait, il hésitait. Entre laisser se noyer des larmes imaginaires et déposer enfin ce verre sur la table.

C’est ce qu’il fit, libérant un son mat ! Car il préférait le whisky sec. Sur cette même surface de chêne vernis, un jeu d’échecs était déployé, assorti. L’homme avait pris place devant un miroir. Entre eux deux, le plateau, les blancs de son côté. À sa gauche l’or en transmutation et sur l’autre rive un verre de rhum sans glace, le teint halé, imperturbable.

Ils se regardèrent, puis d’un air entendu soulevèrent le rhum ensemble jusqu’à le faire tinter.Il n’avait plus qu’à le porter à ses lèvres pour humer ce parfum vanillé devant lui ouvrir la voie de mille plaisirs confondus.

Avait-il besoin d’éclaircir ce mystère ? Il était seul, voilà tout !

Fin août – début septembre 2011